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Qui suis-je quand personne ne regarde ?

Il y a une question qui me poursuit depuis quelque temps.

Une question beaucoup plus simple en apparence que ce qu’elle vient réveiller en moi :

Qui suis-je quand personne ne regarde ?

Je ne parle pas seulement de ce que je montre aux autres. Je parle de ce qui se passe lorsque les autres ne sont plus là. Lorsque personne ne m’écoute, ne me voit, ne me demande rien, ne m’attend, ne me choisit, ne me rassure. Lorsque mes amis sont silencieux, lorsqu’une relation n’est plus là pour occuper mon esprit, lorsque les projets et les espoirs se mettent en pause.

Que reste-t-il de moi ?

Je pourrais répondre que je reste moi-même, évidemment. Mais cette réponse ne me suffit plus. Parce que lorsque je suis seul, je découvre que je continue à avoir une image de moi. Je continue à me raconter qui je suis, ce que je devrais être, ce que j’ai compris, ce que j’ai dépassé, ce que je mérite, ce que je veux et ce que je ne veux plus.

Même seul, je continue à jouer un rôle.

Simplement, cette fois, je suis à la fois l’acteur, le spectateur et le juge.

Et c’est là que commence véritablement mon introspection.

En bref

  • Quand le monde extérieur se tait, je me retrouve face à moi-même.
  • Même seul, je peux continuer à jouer un rôle.
  • Je peux aussi me mentir à moi-même.
  • Ma spiritualité peut devenir une nouvelle caverne de Platon.
  • Ma colère n’a peut-être jamais disparu.
  • Accepter de regarder mon ombre.
  • Toucher le fond pour pouvoir remonter.
  • Être isolé sans être seul.
  • Revenir à moi ne signifie pas devenir parfait.

Lorsque le monde extérieur se tait

J’ai besoin que le monde extérieur se taise pour pouvoir entendre ce qui se passe à l’intérieur. Tant que je suis occupé, que je travaille, que je parle avec quelqu’un, que je fais des projets, que je rencontre des personnes ou que je cherche quelque chose à vivre, je peux facilement rester tourné vers l’extérieur. Je peux même avoir l’impression d’être très connecté à moi-même alors que je suis simplement très occupé à vivre une réalité.

Puis arrive le silence.

Les amis sont occupés à vivre leur vie. Une personne que j’espérais voir s’éloigne. Un projet tombe à l’eau. Un espoir s’effondre.

Et soudain, il n’y a plus grand-chose pour remplir l’espace.

Je suis seul.

Et ce qui pouvait sembler être un simple silence extérieur devient un vacarme intérieur. Mes pensées commencent à parler. Elles commentent, analysent, comparent, anticipent. Elles rejouent les conversations, imaginent ce qui pourrait arriver, reviennent sur ce qui s’est passé, cherchent des explications et construisent des scénarios.

Mais qui parle à qui ? Qui pense ? Qui écoute ? Qui juge ? Qui essaie de me calmer ?

Je suis seul avec moi-même dans un silence assourdissant.

Le silence assourdissant de mon ego

Quand il n’y a plus personne à qui parler, mon mental trouve énormément de choses à dire. Il veut comprendre. Il veut avoir raison. Il veut savoir pourquoi. Il veut prévoir la suite. Il veut être rassuré.

Il veut savoir si je suis aimé, si je compte, si je suis suffisamment intéressant, suffisamment compétent, suffisamment désirable. Et surtout, il veut définir pour moi qui je suis.

Il me raconte que je suis comme ceci ou comme cela. Il me rappelle mes qualités et mes défauts (surtout mes défauts d’ailleurs). Il me compare aux autres. Il construit une histoire cohérente à partir de mon passé et d’un futur imaginé.

Et je peux facilement prendre cette histoire pour le réel.

Pourtant, ce n’est qu’une histoire.

Je peux me dire que je suis quelqu’un qui a beaucoup travaillé sur lui. Je peux me dire que je suis spirituel, conscient, aligné. Je peux me dire que j’ai compris mes blessures.

Tout cela contient, évidemment, une part de vérité. Mais je dois aussi avoir le courage de me demander :

Est-ce que je suis vraiment en train de me regarder, ou est-ce que je suis simplement en train de regarder le personnage que je me suis construit ?

Même seul, je peux encore jouer un rôle

Je pensais que mes masques étaient destinés aux autres. Mais je peux aussi en porter un devant moi-même.

Je peux continuer à jouer celui qui va bien alors que je ne vais pas bien. Je peux jouer celui qui est détaché alors que j’espère encore. Je peux jouer celui qui n’a besoin de personne alors qu’une partie de moi rêve profondément d’être aimé. Je peux jouer celui qui a compris alors que je n’ai fait que trouver une belle explication. Je peux continuer à travailler sur moi-même, chercher la Lumière, la pleine conscience et le discernement, tout en évitant soigneusement de regarder ce qui se trouve encore dans l’ombre.

Et cela me fait sourire, parce que mon ego est capable de récupérer absolument tout, même le travail intérieur.

Pourtant, je ne suis plus comme avant.

Mais est-ce que j’ai réellement transformé quelque chose ? Ou est-ce que j’ai simplement appris à mieux parler de mes blessures ?

Me mentir à moi-même

Chose incroyable est que je peux aussi me mentir à moi-même !

Je peux éviter une question parce que je sais instinctivement que la réponse va me déranger. Je peux repousser une émotion parce que je n’ai pas envie de la ressentir ou donner à ce que je ressens un nom qui me rassure davantage. Je peux construire une belle explication autour de ce que je vis pour ne pas avoir à regarder ce qui se trouve réellement derrière.

Et je peux même croire sincèrement à ce que je me raconte. C’est ce qui rend le mensonge à soi-même si difficile à reconnaître. Ne pas regarder est beaucoup plus confortable que de découvrir ce qui se trouve là.

Alors je me demande :

Quelles pensées est-ce que je m’interdis ? Quels désirs est-ce que je juge ? Quels espoirs est-ce que je prétends ne plus avoir ? Quelles blessures est-ce que je considère comme réglées ?

Et surtout, qu’est-ce que je pourrais découvrir si je réalisais simplement que certaines choses sont tellement présentes devant moi, que je ne les vois même plus ?

La nouvelle caverne

Cela me renvoie à une réflexion que j’ai déjà développée dans un de mes articles sur la nouvelle caverne de Platon.

Je peux sortir d’une illusion et entrer dans une autre. Je peux croire que la spiritualité m’a permis de voir la réalité alors qu’elle peut parfois devenir une nouvelle manière de ne pas regarder à l’intérieur. Je peux mettre des mots très élevés sur des choses très simples et finir par me réfugier derrière ces mots plutôt que de regarder honnêtement ce qui se passe en moi. Je peux alors transformer le travail intérieur lui-même en une manière de rester à distance de certaines parts de moi.

Et c’est là que je dois être particulièrement vigilant.

Parce que le langage spirituel peut parfois devenir extrêmement confortable. Il donne du sens. Il donne de belles explications. Il permet de transformer une blessure en apprentissage.

Mais avant d’en faire un apprentissage, j’ai simplement besoin de reconnaître :

ça me fait mal.

Et aussi :

je suis en colère.

Ma colère n’avait pas disparu

C’est probablement l’une des choses que je découvre le plus difficilement.

Je peux avoir l’impression d’avoir travaillé sur ma colère. Je peux comprendre d’où elle vient. Je peux analyser les événements qui l’ont provoquée. Je peux prendre du recul. Je peux pardonner. Je peux décider de ne plus alimenter cette colère. Et je peux finir par croire qu’elle a disparu.

Puis la vie vient appuyer exactement au même endroit. Un deuil. Une séparation. Une déception. La perte d’une personne. La perte d’un espoir. Et soudain, la colère revient avec une intensité surprenante. Et avec elle, les dernières illusions tombent.

Je découvre alors qu’elle n’avait pas disparu. Elle attendait simplement dans l’ombre.

Dark Vador est aussi en moi

Je sens Dark Vador en moi depuis toujours.

Je connais cette colère qui peut surgir lorsque je me sens blessé, rejeté, incompris ou impuissant. Je connais la peur, le besoin de contrôler, l’attachement, la frustration, la tentation de me refermer lorsque quelque chose vient toucher une vieille blessure. Je connais cette part de moi qui voudrait parfois reprendre le pouvoir, imposer sa volonté, faire payer ce qui m’a fait mal. Le Côté Obscur n’est pas une idée abstraite pour moi.

Et parfois j’ai envie de prendre mon sabre laser, de monter dans mon vaisseau et d’envahir une galaxie très, très lointaine simplement parce que je suis en colère.

Cette part fait partie de mon histoire. Elle existe, et je préfère aujourd’hui la regarder plutôt que de faire semblant qu’elle n’existe pas. Je ne peux pas faire disparaître cette part de moi en prétendant être devenu un « être spirituel » et ne jamais plus la ressentir.

Mais je sais aussi que Skywalker est en moi.

Je sens en moi cette autre force qui veut créer plutôt que détruire, aimer plutôt que posséder, libérer plutôt que contrôler. Cette part de moi qui cherche la Lumière, qui veut rester fidèle à ce que je suis profondément et qui refuse de laisser mes blessures décider à ma place.

Je peux regarder le Côté Obscur sans lui donner les commandes de mon vaisseau-mère.

Je peux ressentir ma colère sans lui remettre le pouvoir de décider pour moi. Je peux reconnaître ma peur sans la laisser choisir mon chemin. Je peux voir mes blessures sans leur permettre de définir qui je suis.

Je n’évite plus mon ombre.

Je choisis chaque jour la place que je lui donne.

Regarder mon ombre, creuser là où je n’ai pas encore regardé

C’est finalement cela que je cherche lorsque je parle de travail intérieur. Je dois accepter de regarder mon ombre. Et surtout, aller regarder là où je n’ai encore jamais regardé.

Parce que je peux facilement travailler sur ce que je connais déjà de moi. Je peux analyser mes blessures, comprendre certains de mes mécanismes, mettre des mots sur mes peurs.

Mais qu’en est-il de ce que je ne veux ou ne peux pas encore voir ?

Il y a en moi des endroits que je garde soigneusement dans l’obscurité. Des pensées que je ne m’autorise pas. Des colères que je préfère croire dépassées. Des besoins que je préfère ne pas reconnaître. Des attentes que je prétends ne plus avoir. Des rêves que je n’ose pas formuler parce qu’ils pourraient me rendre vulnérable.

Alors je creuse.

Je retire une couche, puis une autre. Je regarde ce qui apparaît.

Parfois, je découvre quelque chose qui ne me plaît pas. Parfois, quelque chose que je ne comprends pas encore. Et parfois, quelque chose de profondément beau que j’avais moi-même enfoui.

Je ne creuse pas pour trouver une version parfaite de moi.

Je creuse pour rencontrer ce que je suis réellement, y compris dans les endroits où je n’avais encore jamais osé regarder.

Toucher le fond

Il y a des moments où ce travail intérieur ne reste plus intellectuel.

Je peux comprendre mes mécanismes, analyser mes blessures, mettre des mots sur ce que je ressens. Mais il arrive un moment où je ne peux plus simplement observer depuis la distance confortable de celui qui analyse.

Je dois vivre ce qui est là.

Une séparation peut ouvrir une blessure que je croyais refermée. Un deuil peut faire remonter une colère que je pensais avoir dépassée. Une période de solitude peut faire surgir des peurs que je maintenais occupées par le bruit du quotidien.

Et lorsque tout cela remonte, je peux avoir l’impression de régresser. Pourtant, je ne retourne pas en arrière. Je rencontre simplement quelque chose que je n’avais pas encore accepté de regarder jusqu’au bout.

Alors je descends.

Je descends dans ma tristesse, dans ma colère, dans mes peurs, dans mes contradictions. Je laisse tomber une partie du personnage. Je cesse de vouloir immédiatement comprendre, contrôler ou transformer ce que je ressens.

Je touche le fond. Et au fond, il n’y a plus grand-chose à raconter.

Il n’y a plus le personnage spirituel, le personnage fort, le personnage qui a compris, celui qui maîtrise ses émotions ou celui qui sait toujours donner du sens à ce qu’il traverse.

Il y a simplement moi. Avec ce que je ressens réellement.

C’est inconfortable, parfois douloureux, mais c’est aussi profondément libérateur. Parce qu’à cet endroit-là, je ne peux plus vraiment me mentir.

Je peux enfin regarder la vérité de ce qui est là. Et lorsque j’arrête de lutter contre cette vérité, quelque chose commence à bouger.

Les larmes après la colère

Il arrive un moment où la colère fatigue. Pas parce que j’ai trouvé une solution, mais parce que je ne peux pas rester éternellement en tension.

Et derrière cette colère, je découvre autre chose.

De la tristesse. Du chagrin. De la peur. De l’amour. Tout ce que la colère protégeait depuis le début.

Alors les larmes arrivent. Et je ne veux plus les retenir. Je ne les vois pas comme une faiblesse. Au contraire, elles sont une forme de vérité. Je n’ai plus besoin de faire semblant d’aller bien. Je n’ai plus besoin d’expliquer. Je peux simplement laisser sortir ce qui était resté coincé.

Et quelque chose se détend. La lumière revient.

Pas parce que j’ai éliminé mon ombre, mais parce que j’ai enfin accepté de la regarder. Je comprends alors que la lumière et l’ombre ne sont pas deux camps ennemis, mais deux parts d’un même tout. La lumière révèle l’ombre, et l’ombre donne à la lumière sa profondeur.

Je n’ai donc plus besoin de choisir entre les deux. J’ai simplement à laisser la porte déverrouillée, pour pouvoir regarder l’une comme l’autre et accueillir ce qu’elles viennent me montrer.

Isolé, mais pas seul

Et c’est là que je comprends aussi quelque chose sur ma solitude.

Je peux être isolé sans être seul. Je peux être sans couple sans être privé d’amour. Je peux traverser une période où personne ne partage ma vie amoureuse et être pourtant entouré de personnes qui m’aiment profondément. Des personnes qui voient ma valeur. Des personnes qui connaissent mes qualités mais aussi mes défauts. Des personnes qui n’ont pas besoin de me posséder pour m’aimer.

Je peux aussi trouver de l’amour dans ce que je crée, dans les rencontres, dans la musique, dans l’écriture, dans les échanges, dans les petits moments qui donnent du sens à une journée.

Et surtout, je peux commencer à construire quelque chose que personne d’autre ne peut construire à ma place : une relation avec moi-même qui ne dépend pas du regard extérieur.

Cela ne signifie pas que je n’ai plus besoin des autres, mais je n’ai plus besoin de faire de l’existence d’une relation la preuve de ma propre valeur.

Je peux être seul aujourd’hui et être profondément vivant. Je peux être triste aujourd’hui et savoir que je ne suis pas cette tristesse. Je peux traverser une période sombre et continuer à croire qu’une lumière existe.

Revenir à moi ne signifie pas devenir parfait

Je ne cherche plus à devenir une version parfaite de moi-même.

Je ne crois pas que ce soit possible, et surtout, je ne suis pas certain que ce soit souhaitable. À force de vouloir être parfait, je risque surtout de ne plus être moi-même, de perdre mon authenticité et ma vulnérabilité. Et ce n’est pas l’image que je veux avoir de moi-même.

Je peux être conscient et me tromper. Je peux être spirituel et être en colère. Je peux aimer profondément et parfois être égoïste. Je peux vouloir faire le bien et pourtant blesser quelqu’un. Je peux être lumineux et traverser des moments très sombres.

Tout cela peut coexister.

Revenir à moi ne signifie donc pas supprimer ce qui me dérange.

Cela signifie apprendre à regarder ce qui existe en moi avec suffisamment d’honnêteté pour ne plus avoir besoin de le cacher.

Je ne cherche pas à devenir quelqu’un d’autre.

Je cherche à devenir suffisamment honnête avec moi-même pour pouvoir être pleinement celui que je suis.

Qui suis-je quand personne ne regarde ?

La question reste.

Je regarde ce qui se passe en moi lorsque personne ne regarde. Je regarde les histoires que je me raconte, les attentes que je m’impose, les rêves que je m’autorise et ceux que je n’ose même pas formuler.

Je regarde mes peurs, mes contradictions, ma colère, mes espoirs.

Je regarde les moments où je me mens et ceux où j’ai enfin le courage de me dire la vérité.

Je regarde Skywalker et Dark Vador.

Je regarde les deux loups.

Et j’essaie de comprendre lequel je nourris.

Je descends parfois très bas. Je touche le fond. Je pleure. Puis je remonte.

Et quelque chose devient plus clair. La lumière n’est pas un endroit où je dois rester en permanence. Elle est ce que je retrouve chaque fois que j’accepte de traverser mon ombre sans la fuir.

C’est cela, pour moi, revenir à soi.

Ce n’est pas devenir parfait. Ce n’est pas devenir toujours calme, toujours sage, toujours lumineux. Ce n’est même pas ne plus avoir de colère.

C’est pouvoir regarder tout ce qui existe en moi sans avoir besoin d’en exclure une partie pour continuer à m’aimer.

Alors, quand personne ne regarde, quand personne ne m’écoute, quand personne ne m’attend, quand personne ne me rassure, quand mes espoirs disparaissent, quand mon ego devient assourdissant, quand ma colère revient, quand les larmes coulent et qu’il n’y a plus de personnage à jouer, je reviens à cette question :

Qui suis-je alors ?

Je commence à comprendre que c’est précisément là que je me rencontre.

Je n’ai pas besoin de fabriquer une nouvelle réponse, une nouvelle identité.

J’ai besoin de continuer à regarder, à creuser, à enlever couche après couche ce qui m’empêche de Voir.

Et sous mes peurs, mes colères, mes attentes, les masques que je porte et les histoires que je me raconte, je retrouve peu à peu celui qui était là depuis le commencement,

Je reviens à Moi.

Avec tout mon Amour, Andrei

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