
Vous connaissez peut-être cette drôle de sensation.
Quelqu’un s’éloigne et, soudain, il occupe beaucoup plus de place dans notre tête. Nous pensons à lui, attendons son message, relisons nos échanges. Nous cherchons à comprendre. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que nous avons pu dire ou faire de travers ?
Puis, contre toute attente, cette même personne revient. Elle se montre disponible, présente, intéressée. Et quelque chose change en nous. Nous avons soudain besoin d’air. Sa présence nous pèse. Notre envie diminue.
Puis elle s’éloigne à nouveau. Et le manque revient.
Fuis-moi, je te suis. Suis-moi, je te fuis.
Vu de l’extérieur, ce petit manège peut sembler absurde. Pourtant, lorsque nous sommes dedans, il peut prendre une intensité inattendue.
Alors pourquoi faisons-nous cela ? Et surtout, pourquoi sommes-nous parfois tellement attirés par quelqu’un précisément lorsqu’il nous échappe ?
En bref

- Le fuis-moi, je te suis n’est pas forcément un mécanisme conscient : il peut naître de notre manière de vivre la proximité, l’incertitude et le rejet.
- Ce qui nous accroche n’est probablement pas la personne elle-même, mais le goût d’inachevé qu’elle laisse derrière elle.
- Le manque peut facilement se faire passer pour du désir, et l’intensité émotionnelle pour de l’amour.
- Lorsque nous nous sentons rejetés, nous pouvons chercher dans le retour de l’autre une validation de notre propre valeur.
- La question « qu’est-ce que j’ai fait de travers ? » nous donne parfois l’illusion que nous pouvons contrôler une situation qui ne dépend pas entièrement de nous.
- Sortir du manège commence peut-être par une question simple : est-ce vraiment cette personne que je veux, ou est-ce que je veux simplement terminer une histoire restée inachevée ?
Pourquoi on fuit, pourquoi on poursuit
La fuite et la poursuite ne sont finalement pas deux comportements si opposés.
L’un avance, l’autre recule. Puis les rôles peuvent s’inverser. Celui qui poursuivait finit par prendre ses distances et celui qui fuyait se rapproche à son tour.
Ce qui entretient le mouvement, c’est souvent l’incertitude.
Nous supportons parfois difficilement le flou et cherchons à le réduire : nous voulons une réponse, une preuve, un engagement. À l’inverse, nous pouvons aussi nous sentir envahis lorsque la proximité devient trop importante et ressentir le besoin de reprendre de la distance.
Lorsque ces deux mouvements se rencontrent, chacun peut involontairement alimenter celui de l’autre. Plus l’un cherche à se rapprocher, plus l’autre recule. Plus l’autre recule, plus le premier cherche à se rapprocher.
La théorie de l’attachement permet notamment de comprendre que notre façon de chercher la proximité ou de prendre de la distance peut être influencée par nos expériences passées. Mais il ne s’agit pas de coller des étiquettes définitives sur les personnes. Nous pouvons être plutôt dans la poursuite dans une relation et plutôt dans la fuite dans une autre.
Le contexte, la personne en face de nous et ce que la relation réveille jouent tous leur rôle.
Le goût d’inachevé : ce qui nous tient vraiment
C’est peut-être ici que se trouve le point le plus intéressant.
Parfois, ce qui nous tient éveillés la nuit n’est pas tant la personne que l’histoire inachevée qu’elle représente.
Une relation qui n’a pas vraiment commencé. Une histoire interrompue sans véritable explication. Quelques moments très forts, puis de la distance. Des signes contradictoires. Un « peut-être » qui n’est jamais devenu un oui, mais jamais tout à fait un non non plus.
Et notre esprit n’aime pas beaucoup les histoires sans conclusion.
Alors il cherche :
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Pourquoi l’autre s’est éloigné ?
- Est-ce que j’ai fait quelque chose ?
- Et si j’avais dit les choses autrement ?
- Et si je lui laissais un peu de temps ?
- Et si l’autre revenait ?
Nous croyons parfois chercher une personne alors que nous cherchons probablement la fin d’une histoire restée ouverte.
C’est une différence essentielle.
Car tant que l’histoire reste inachevée, elle peut continuer à vivre dans notre imagination. Nous pouvons lui inventer une suite, imaginer ce qui aurait pu être, reconstruire les scènes qui n’ont pas eu lieu.
Et cette histoire imaginée peut devenir beaucoup plus séduisante que la réalité.
Nous ne sommes plus alors face à une personne réelle, avec ses qualités, ses défauts, ses habitudes et ses petits matins ordinaires.
Nous sommes attachés à une possibilité, à une illusion d’esprit.
Le manque peut se faire passer pour du désir
Lorsque quelqu’un est présent et disponible, il devient réel. Nous pouvons le découvrir tel qu’il est. Nous pouvons constater que nous avons envie de lui… ou pas.
Mais lorsqu’il s’éloigne, il devient en partie inaccessible. Et l’inaccessible possède une étrange capacité à prendre de la valeur.
Le manque crée de l’intensité. L’attente crée de l’excitation. Une notification peut provoquer un petit frisson. Quelques mots chaleureux après plusieurs jours de silence peuvent nous donner l’impression que quelque chose d’important vient de se produire.
Alors nous pouvons confondre l’intensité de ce que nous ressentons avec l’intensité du lien. Mais ce n’est pas nécessairement la même chose.
Une question peut alors être intéressante à se poser :
« Si cette personne était disponible demain, de façon simple et constante, est-ce que je la désirerais toujours autant ? »
La réponse n’est pas toujours celle que nous aimerions entendre.
Parce qu’elle peut nous amener à découvrir que ce qui nous attirait n’était probablement pas uniquement la personne.
C’était aussi le manque.
Quand le rejet devient une affaire personnelle
Il y a une autre dimension, plus intime encore.
Lorsque quelqu’un nous rejette, ou ne nous choisit pas comme nous aimerions l’être, nous pouvons avoir le sentiment que ce rejet dit quelque chose de nous.
- Pourquoi ne me choisit-il pas ?
- Qu’est-ce que les autres ont de plus que moi ?
- Pourquoi suis-je suffisamment bien pour certains, mais pas pour l’autre ?
Et c’est ici que la relation peut devenir le terrain d’une quête de validation.
Nous ne cherchons plus seulement à être aimés.
Nous cherchons à être aimés par celui qui ne nous aime pas « suffisamment ».
Comme si obtenir enfin son attention pouvait réparer quelque chose. Comme si son retour pouvait démontrer que nous sommes finalement assez bien.
Si notre estime de nous-même dépend du regard de l’autre, chaque éloignement devient une menace et chaque rapprochement un soulagement. Un message devient une preuve. Un silence devient un verdict.
Et nous voilà enfermés dans une relation où notre état intérieur dépend de ce que l’autre fait… ou ne fait pas.
« Qu’est-ce que j’ai fait de travers ? »
Après un éloignement, une question revient souvent :
« Qu’est-ce que j’ai fait de travers ? »
Nous repassons la conversation dans notre tête. Nous cherchons la phrase qui aurait tout changé. Le moment précis où quelque chose aurait basculé.
Cette rumination a pourtant une fonction. Elle nous donne l’impression que nous pouvons encore contrôler la situation.
Si le problème vient de nous, alors il existe une solution. Nous pouvons corriger notre phrase, nous montrer plus détachés, être plus séduisants, envoyer le bon message, ne plus envoyer de message.
Et peut-être que l’autre reviendra.
C’est rassurant, quelque part.
Parce que l’autre possibilité est beaucoup plus difficile à accepter :
Et si nous n’avions rien fait de particulier ?
Et si cette personne avait elle-même des envies contradictoires ? Pas disponible ? Pas prête ? Ou tout simplement pas suffisamment intéressée ?
Nous avons parfois beaucoup de mal à accepter que la raison de l’éloignement puisse se trouver chez l’autre.
Alors nous cherchons chez nous une faute qui nous permettrait de reprendre le contrôle.
Mais tout n’est pas toujours à réparer.
Parfois, il n’y a rien à corriger. Il y a simplement quelque chose à accepter.
Quand chacun nourrit le mouvement de l’autre
C’est là que le phénomène devient une véritable dynamique en miroir.
Nous pouvons chercher davantage de proximité parce que nous ressentons de l’incertitude. Et l’autre peut ressentir cette demande comme une pression et prendre ses distances. Cette distance augmente alors notre inquiétude, ce qui peut nous pousser à chercher encore davantage à nous rapprocher.
Et plus nous cherchons à nous rapprocher, plus l’autre peut reculer.
Jusqu’au moment où nous finissons par nous fatiguer et prenons nous-mêmes nos distances.
Et parfois… c’est alors que l’autre revient.
Le manège repart.
Ce fonctionnement n’est pas forcément conscient. Il existe bien sûr des situations où l’une des personnes manipule consciemment l’autre, mais c’est un autre grand sujet. Dans la plupart des cas, cette dynamique peut simplement correspondre à deux façons différentes de vivre la proximité et l’incertitude.
Le problème n’est donc pas forcément que l’un a raison et que l’autre a tort.
C’est que nos mouvements respectifs peuvent se renforcer mutuellement.
Et cette dynamique peut donner une impression d’intensité amoureuse extraordinaire, alors qu’elle produit parfois surtout… de l’instabilité.
Comment savoir si nous sommes pris dans le manège ?
Il existe quelques petits indices :
- Nous pensons davantage à quelqu’un lorsqu’il s’éloigne que lorsqu’il est présent.
- Nous attendons un signe au lieu de poser directement une question.
- Notre humeur change en fonction de ses messages.
- Nous analysons ses silences.
- Nous nous accrochons davantage à ce que la relation pourrait devenir qu’à ce qu’elle est réellement.
- Ou peut-être qu’une personne très disponible nous attire moins qu’une personne difficile à atteindre.
Ces signes ne permettent évidemment pas, à eux seuls, de tirer une conclusion. Mais ils peuvent être l’occasion de regarder ce qui se joue en nous.
Parce que la vraie question n’est peut-être pas :
« Comment faire pour qu’il me poursuive ? »
Mais plutôt :
« Pourquoi ai-je autant besoin qu’il me poursuive ? »
Sortir du manège
La sortie ne consiste pas nécessairement à devenir froid, détaché ou indifférent.
Elle consiste plutôt à remettre un peu de conscience là où l’automatisme prenait toute la place.
La prochaine fois que quelqu’un s’éloigne, avant de chercher ce que nous avons fait de travers, demandons-nous :
« Qu’est-ce qui me manque exactement ? »
- Cette personne réelle ?
- Sa présence ?
- Ce que nous vivions réellement avec elle ?
- Ou est-ce l’attention qu’elle nous donnait, l’espoir de son retour, la possibilité d’être enfin choisi ?
Et lorsque quelqu’un revient vers nous après avoir pris ses distances, posons-nous la question inverse :
« Est-ce que j’ai réellement envie de cette personne… ou suis-je simplement soulagé qu’elle me désire à nouveau ? »
Ces questions peuvent être inconfortables, mais elles nous ramènent vers le réel.
Car aimer quelqu’un, ce n’est pas seulement ressentir quelque chose de fort lorsque nous risquons de le perdre. C’est aussi avoir envie de cette personne lorsqu’elle est là, dans sa présence, dans sa réalité, dans une relation où nous n’avons pas besoin de courir pour être choisi.
Et si nous arrêtions de courir après l’inachevé ?
Nous avons parfois tellement envie de comprendre pourquoi quelqu’un nous échappe que nous oublions de nous demander si nous avons réellement envie qu’il reste.
C’est peut-être cela, le paradoxe du « fuis-moi, je te suis ».
Nous croyons courir après une personne alors que nous courons parfois après une réponse.
La réponse à une question laissée ouverte. La réponse à un rejet. La réponse à cette vieille interrogation :
« Pourquoi ne suis-je pas assez ? »
Mais cette réponse-là ne peut pas vraiment venir de l’autre.
Alors peut-être qu’au prochain démarrage du manège, nous pourrions simplement nous arrêter.
Ne pas courir immédiatement. Ne pas fuir non plus. Juste regarder.
Et nous demander :
« Est-ce cette personne que je veux… ou est-ce que je veux simplement terminer une histoire qui n’a jamais eu de fin ? »
Parce qu’il arrive que ce que nous avons le plus de mal à laisser partir ne soit pas une personne.
Mais une possibilité.
Avec tout mon Amour, Andrei